mardi 12 juillet 2016

J'étape du Tour et j'échappe au four !

Vallorcine. Debout 3h45, il fait doux dans les Alpes en ce mois de juillet à mille mètres d'altitude. Le soleil n'est pas encore levé. Nous avons une heure trente de bus pour nous rendre dans les faubourgs de Megève, décharger les vélos, finir de s'habiller et nous rendre dans les sas de départ. La tension est palpable chacun est concentré sur l'équipement de son vélo, surtout ne rien oublier parmi l'indispensable, les chaussures, les bidons, les gants, le casque, le gps… Les toilettes sont bouchés...
Dans le sas de départ
Le bus nous dépose sur le parking d'un Casino et doit ensuite repartir. Les vingt-deux VS2M et leurs invités se rendent dans la rue principale où se trouvent les quinze sas de départ. Certains du club tentent de se regrouper et y parviennent. D'autres, comme moi, dans le sas onze, y restent. 
Je me fraye un passage vers les consignes où je dépose un sac avec quelques bouteilles d'eau pour l'arrivée. Je retourne à mon sas par une rue parallèle, en roulant sur des pelouses façon cyclo cross. 

Je suis en compagnie de Stéphane Henri. On a une bonne heure d'attente avant le départ à 8h20. On s'assied à terre en attendant, les minutes passent lentement au son d'une musique de supermarché. Les cyclistes affluent. Nous sommes situés devant les barrières. On bavarde tranquillement le cul par-terre.
A 8h15, les barrières sont retirées. Deux personnes, de part et d'autre de la route, tendent une banderole de départ en marchant, nous suivons en roulottant un pied sur la pédale, l'autres poussant au sol. 

Nous parcourons ainsi pas loin d'un kilomètre avant de s'arrêter sur la ligne de départ. Un animateur au micro, galvanise les troupes en criant des slogans à la mode sur l'attitude du sportif à l'aube de son exploit. Il nous fait applaudir les mains par dessus la tête à la manières des joueurs de foot islandais, mais j'ai la tête ailleurs pour céder à ce genre de simagrée.

Gérome Rougel, triathlète et organisateur du Triathlon de Woippy,
rencontré par hasard, dans les Aravis
Top départ. On fonce dans une descente d'entrée de jeu et sortons de Megève. Et comme la route est fermée à la circulation, tout le peloton se disperse sur la largeur et parfois ça dépasse par la droite, alors que la consigne est de doubler par la gauche. La première difficulté, le col des Aravis (6,7 km à 7%), commence sérieusement à nous réchauffer. Le soleil est déjà haut dans le ciel, il est 8h45. 
Je monte sans trop forcer, déjà sur le 34 x 28 dans les secteurs les plus pentu. Sommet, descente…

La vitesse ressentie dans cette descente est tellement grisante, qu'il faut bien anticiper ses virages en freinant avant le début de la courbe, classique, mais toujours utile de se rappeler mentalement.
A La Clusaz, premier ravitaillement, trop tôt pour moi, je passe.

On passe le Grand Bornand, arrive le col de la Colombière (11,7 km à 5,8%). Montée pas trop dure, je commence à suer à grosse goutte, la température est montée elle aussi ! Le paysage est grandiose, je dépasse et me fait dépasser. On entend à un moment "à bicyclette" de Yves Montand. Les spectateurs nous encouragent.

Sortie de déblocage, la veille
Encore une belle et descente, cette fois-ci sur le bas côté, je vois deux ou trois cyclistes qui ont, soit crevé, soit chuté, et dans ce cas les secours sont auprès d'eux. Voyant cela, je redouble de prudence et prend soin d'alterner le freinage avant et arrière par à-coups pour ne pas faire chauffer la jante, risquant ainsi un éclatement de chambre à air.

Je commence à ressentir une raideur dans la nuque, à force de relever la tête les mains en bas du guidon. Je m'arrête au ravitaillement du Scionzier pour refaire le plein des bidons et manger quelques figues. Il est assez copieux et varié, je m'attarde pas et reprend.

François, Michel, Corentin et Jean Denis
Comme le col de la Ramaz est impraticable, (nous l'avons appris quelques jours auparavant) l'organisation, ASO, nous fait rouler 40 kilomètres dans la plaine. Normalement j'aime bien rouler dans la plaine, mais aujourd'hui, un peu moins parce que j'ai les bidons pleins...

Grand plateau, et groupes désorganisés, impossible de structurer un peloton pour prendre des relais, c'est chacun pour soi et dieu pour tous. Je suis tenté d'appuyer mon coup de pédale pour avoisiner des 33/37 km/h. Mais au bout d'un moment, après avoir recollé dans un énorme peloton, je décide de me laisser porter par la vague. Je m'arrête au ravitaillement de Samoens au pied du col de la Joux Plane (11,6 km à 8,6 %).

Refaire le plein d'un bidon, je ne sais pas pourquoi j'oublie l'autre qui me semble au trois-quart rempli. Une personne nous arrose généreusement avec un jet d'eau, ce qui est bienvenu. Il est pas loin de midi et il fait 36°. Toujours les même préoccupations : remplir, eau, manger, se rafraîchir...

Les premiers mètres de Joux Plane sont terribles, on dirait un "mont flandrien" car il démarre dans le village. Beaucoup de spectateurs nous encouragent, l'effet "Tour de France" est réel ! Je décide de monter à mon rythme. Même là, je souffre, du bas du dos, de la cuisse droite.  Des grappes de cyclistes commencent à apparaître assis sur le bas côté dans l'herbe, dés qu'il y a de l'ombre.
Je vais vivre un calvaire en plusieurs phases comme rarement j'en ai vécu.
Première phase, par d'air, le soleil tape, je m'asperge le cou de mon bidon d'eau. Je constate qu'il ne m'en reste plus beaucoup, j'ai les jambes lourdes.
Au bout d'une heure de montée, n'en pouvant plus je m'arrête pour faire baisser le rythme cardiaque. Je repars. Pas très vite, collé à la route, 6 à 7 km/h pas plus.

Deuxième phase, une crampe se dessine dans ma cuisse droite. La douleur est vive. Je m'arrête pour étirer ma jambe. J'ai plus d'eau et seulement un fond de boisson énergétique, mais c'est d'eau dont j'ai besoin. Je continue.

A un endroit, un stand de boisson sauvage prit d'assaut, il fait son beurre aujourd'hui : "boissons à 2 €" ! En colère à l'idée de payer une bouteille d'eau, je me ressaisi et décide de ne pas m'arrêter.

Puis, quelques centaines de mètres plus haut je vois un stand "Trek". Je m'arrête et demande de l'eau comme un naufragé du désert. Le gars me répond avec un fort accent étranger que son stand est réservé aux partenaires de la marque et que le sommet n'est qu'à six kilomètres ! Quelle saloperie ! j'ai même pas la force de protester.

Je marche pour faire passer la crampe. Je remonte sur le vélo. Ca va un peu mieux. Enfin j'aperçois une auge creusée dans un tronc d'arbre avec un robinet grand ouvert où l'eau coule à flot.
Une nuée de "morts de soif" l'entourent, et les bidons tournent sans discontinuer sous le flux de liquide. Je pose mon vélo et me précipite pour prendre mon tour. Je m'asperge le visage et les cuisses de cette fraîcheur. Ca va un peu mieux. Je repars. le sommet est à trois kilomètres : un Mont St Quentin !
J'ai perdu beaucoup de temps dans cette ascension, au final, montée faite en 1h42 ! Je finis comme je peux. Le plus dur est passé… pas sûr… car après une courte descente il reste un petit mur à monter, pour basculer sur Morzine. Mais ça passe en force.

Corentin, Thierry et Marc
La descente est très sinueuse, et là je suis incapable de mettre les mains en bas du guidon, tant j'ai mal aux trapèzes, nuque et mains. Il faut rester lucide. Car je vois encore des gars dans le fossé. je reste très prudent, les mains aux cocottes.

Je suis content de finir, mais en même temps un peu grincheux d'avoir souffert autant. Je rentre dans Morzine en "faisant la gueule" agacés par l'animateur au micro qui fait l'apologie du héros parvenant à finir  cette étape du tour ! "La gloire aux champions", tu parles ! je ne suis pas un champion, je recherche pas la gloire, et je me fous de cette manière de glorifier les sportifs du dimanche.
J'ai achevé une étape du Tour, après en avoir bavé comme jamais j'en ai bavé, je suis parvenu à repousser la douleur un peu plus loin, j'ai aperçu de beaux paysages, j'ai été encouragé par des spectateurs, j'ai roulé avec les gars et des filles qui ont dû aussi se faire mal que moi si ce n'est davantage, c'était une fête du vélo, mais pas un championnat du monde, ou alors c'était mon championnat du monde dans ma tête de lorrain, cycliste de la plaine, où j'ai réussi à terrasser mes douleurs. Je ne suis décidément pas fait pour les grosses chaleur. Mais j'ai échappé au four !

Je finis mal classé en 6h00,  dans les 5751e sur 11212 participants, (environ 300 abandons),
773e sur 1625 participants dans ma catégorie 50-55 ans, mais qu'importe...

Accueil final, médaille passée autour du cou par une jeune femme qui répète la même phrase de bienvenue à tous ces cyclos en sueur, casquette de finisseur vissé sur la tête, je pars à la recherche de mes compagnons de club perdu dans un village d'arrivée où circulent des milliers de personnes.

Je croise par un heureux hasard, Olivier Boulanger et son père de 69 ans, de Meurthe-et-Moselle, qui viennent de finir en même temps que moi, c'est la première fois qu'on se rencontre, alors qu'on se suit à travers nos blogs depuis plus d'un an, je recommande d'aller lire le sien : "Team Poc, les Chacals Verts".

J'appelle Jean Denis Becart qui vient me chercher. Je suis heureux de voir un visage connu et souriant, et de pouvoir enfin me poser et retrouver les copains. J'ai même pas d'appétit pour manger la barquette de pâte qui m'à été servie.

Les autres copains arrivés avant moi, sont soit retournés au bus à vélo, ou comme Marc Bettoni, Corentin Florence et Michel Bimboes, sont montés au col d'Avoriaz qui était offert en supplément à l'étape, pour se baigner dans le lac de Montriond et ensuite redescendre, quelle santé !

Podium !
Au delà de cette Etape du Tour, je ne peux que remercier tout les membres du club. L'effet de groupe a eu du bon sur le moral. L'organisation de notre périple en bus au départ de Metz, l'hébergement dans une auberge de jeunesse, le solidarité et la bonne humeur on donné une tonalité positive à ces trois jours. J'ai beaucoup appris à découvrir  les personnalités de chacun, durant ce séjour, et les deux fois où nous avons roulé ensemble, la veille et le lendemain de l'Etape, m'ont procuré autant de plaisir que l'Etape elle même.


Epilogue :

Lundi matin petit déjeuner 8h. Les jambes sont dure. Nous partons tranquillement dans une longue descente qui nous mène en Suisse pour escalader le col de Finhaut Emosson (11 km à 8%), le final de l'étape du Tour de France le 20 juillet prochain. Idée originale de Michel Bimboes, de faire cette sortie dite de "récupération" dans ce col hors catégorie ! Il connait parfaitement le coin et nous assure qu'au sommet la récompense sera belle.

Après une montée à mon rythme, réveillant une petite douleur dans ma cuisse droite, je rejoins les premiers au sommet de cette route en impasse qui débouche sur un barrage que nous surplombons : vue sur le lac artificiel d'un côté et vue panoramique sur la chaîne des Alpes.
Nous sommes bouches bées devant tant de majestuosité.

Les cyclistes admirent la chaîne des Alpes
Nous ne résistons pas à l'envie d' une photos de groupe, le cycliste est fétichiste, c'est bien connu, il tient à marquer les territoires où il est passé, d'une image souvenir, trace de vie ultime qui perdurera dans le temps jusqu'à la mort.
Un vieil alpiniste suisse qui passait par là, nous prend en photo, et nous commente avec l'accent, les sommets que nous détaillons ensembles. 
Passé ce moment précieux, Michel, insatiable, veut encore descendre sur le barrage, mais nous redescendons dans la plaine car le repas est prévu pour midi, le départ pour 14h, il ne faut pas trainer.

Salvatore, moi et Pascal dans Finhaut Emosson


Nous fonçons dans cette belle descente qui nous fait prendre conscience de la difficulté de la montée ! Soudain un bus qui descend lui aussi, nous ralentis. Le pneu arrière de Marc Bettoni éclate dans un sifflement court et strident. Heureusement, il ne roulait pas vite. On s'arrête. Chambre à air éclaté au contact du carbone de la jante déjà bien rugueuse depuis la veille. On décide de faire un groupe qui rentre et un autre qui reste avec Marc. Nous finissons la descente et remontons vers la frontière suisse, jusqu'à notre Auberge, soit 6 km à 4/5%.

Douche, bagages, repas et nous voici dans le bus pour rentrer en Lorraine, Heureux de ce séjour de rêve pour des cycliste de la plaine.

Depuis le sommet de Finhaut Emosson


8 commentaires:

  1. Bravo Pierre! Les Alpes sont belles mais les Alpes sont dures notamment en ces jours de canicule!
    Toujours un grand plaisir de lire tes récits.
    A très bientôt.

    Jean-Marc

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  2. Bravo Pierre! Beau récit ponctué de tes émotions. Juste une erreur... je ne connaissais pas du tout le col... Je supposais le panorama, BINGO! J'ai évité le lynchage tu crois?

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    1. Tu parles de Finhaut Emosson ? mais qui es-tu ?

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  3. Quel plaisir que cette immersion de lecteur à vos côtés au coeur de cette périlleuse étape. J'espère que les douleurs se sont estompées et que de ces aventures, seuls deumeurent, de délicieux souvenir...

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    1. Merci Etienne, excellent souvenir malgré tout ! à refaire !

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  4. Bravo pour ta réussite dans l'EDT, ou tu semble effectivement avoir souffert. Et dire que tu aurais du ajouter la Ramaz en plus ...

    Concernant Emosson, un tour sur les archives de 2008 de mon blog t'aurait prévenu que cette montée est dure mais que le panorama mérite bien l'ascension. Bon, un téléphérique permet de monter admirer la vue sans avoir à se taper l'ascension sur son vélo, mais on ne savourerait surement pas autant en arrivant en haut ;-)

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